• "Qu'est-ce qu'être français ?" : l'Avertissement


                   Avec cet article, Place de la Sorbonne inaugure une série d'articles qui aura pour objet une analyse critique de l'ouvrage Qu'est-ce qu'être français ? publié par l'Institut Montaigne.
    "A l’heure où les signes de l’identité française sont souvent moqués ou mis en cause (sifflements de la Marseillaise, cartes d'identité brûlées…), notre pays ne peut s’abstenir d’une réflexion sur cette question majeure : "Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ?". [...] Cette question, l’Institut Montaigne l’a posée à dix-neuf personnalités. Dix-neuf auteurs d'origines, de cultures, de professions différentes. Dix-neuf approches riches, ouvertes, positives, où s’illustre la pensée de l’historien Fernand Braudel : la France est diversité. Les contributions sont suivies d'une interview – bien sûr imaginaire et posthume – d'un des plus grands écrivains français qui soient, Montaigne."

    1ere partie de notre analyse : l'Avertissement, pages 7 et 8.

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                   Dès la première page, que dis-je ? Le premier mot, le décor est planté. Ce n’est pas une introduction, pas un préambule, ni même une préface qui invite le lecteur à poursuivre sa lecture. Non, il s’agit ici d’un « Avertissement ». Attention lecteur, cette œuvre littéraire mérite une mise en garde ! Tels les avertissements du CSA1, la lecture peut parfois heurter les âmes sensibles.

    « Qu’est ce qu’être français ? 2» est donc « une question (…) d’apparence banale3 » qui nous est posée très innocemment par le ministre de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. Elle est relayée ici par l’Institut Montaigne sous la forme de dix neuf témoignages.

    Une suite de questions constitue l’introduction de cette brève mais dense présentation. Il est rare que les questions soient innocentes et ce d’autant plus lorsqu’elles sont posées par un « think tank indépendant4 » qui « nourrit l’ambition5 » d’aider « notre pays 6» à y répondre. Vaste ambition pour une vaste question…

    La première est déjà surprenante : « suffit-il de vivre dans l’Hexagone ?7 »

    On peut avec une extrême célérité, sans même lire une ligne supplémentaire, répondre NON. Car si un seul utilise cet argument, alors, nous pourrons aisément lui rétorquer qu’il fut un temps où la France, rayonnait grâce à son empire colonial, et que de celui-ci nous conservons des « miettes d’Empire 8» dans plusieurs endroits du globe. Il est peut être bon de rappeler que ces morceaux de France sont hors Hexagone.

    « D’y être né ? 9» est la seconde question. Celle-ci sous entendrait qu’une intégration même réussie ne suffirait pas pour se dire ou se sentir français. Pourtant Mr Besson, depuis lundi a annoncé qu’il récompenserait « les efforts d’intégration 10» par des bourses étudiantes pour « ceux qui n’étaient pas francophones au départ, et qui ont obtenu une mention bien ou très bien au bac 200911». La naissance est donc, elle aussi, de suite a écarter comme réponse à la question posée en couverture.

    Les francophones justement reviennent très vite puisque l’une des questions suivantes est « parler la même langue » Le français est langue officielle nous ne discuterons pas ce point, mais c’est aussi le multilinguisme qui fait la richesse de notre pays. L’unité linguistique prévaut certes ! Les Québecois parlent la même langue que nous, mais à priori cela ne les dispensent pas des formalités lorsqu’ils veulent venir s’installer dans « l’Hexagone ». En revanche, il est des langues qui vivent, qui se parlent, qui s’enseignent sur le sol national, qui viennent enrichir notre culture mais qui ne sont que régionales.

    « Hériter d’une culture12 » serait alors une question qu’il faut se poser afin de réussir à répondre à la question principale. « Culture » est ici au singulier. Il faudrait donc lors de la naissance ou de la naturalisation prendre en bloc La Culture française. A force de rechercher une supposée unité nationale, ce débat va finir par exacerber les « sous cultures13 ». Ces dernières sont définies de manière simpliste comme étant la culture spécifique à des sous-groupes, à l'intérieur d’une société globale, mais qui présentent avec cette dernière un certain nombre de traits culturels communs, mais aussi nombre de traits culturels spécifiques différents qui ne se retrouvent pas dans les autres groupes sociaux qui composent la société. Alors La Culture française serait cette supra entité culturelle. Il ne faut pas oublier que toute culture est relative et peut être la « sous culture » d’une autre. La question aujourd’hui ne devrait elle pas être plutôt posée de façon européenne ? Peut-on aujourd’hui continuer à construire la culture sans le reste de l’Europe ?

    A force de réclamer à corps et à cris l’unité, ce débat ne pourrait avoir comme résultat que de faire naître ou se renforcer des velléités revendicatives de toutes ces « sous cultures », de toutes celles qui finalement ne verront pas leurs valeurs figurer au beau catalogue de la Culture française.

    D’ailleurs l’Institut Montaigne ne cherche pas à comprendre ce qu’est « être français » il ne s’intéresse qu’à « l’ensemble des caractéristiques de ce qui est préalablement reconnu comme français 14». L’emploi du terme de « francité » (et ce à deux reprises) renforce cette impression.  La question « qu’est ce qu’être français ? » nécessiterait une réponse qui ne pourrait prendre en compte que les caractéristiques qui sont déjà reconnues comme françaises. Etre français serait donc une notion immuable qui ne souffrirait aucune nouvelle intrusion dans la liste préexistante de ce qui est propre à la France et reconnu comme telles.

    L’objectivité de cet ouvrage n’est pas non plus de mise puisque seuls « des hommes et des femmes amoureux de la France » s’expriment ici. Pas de voix dissonantes, pas de critiques, l’unité en somme… Le gouvernement et les débats qu’il entend mener ne semblent guère prendre en compte les voix différant de la leur. Ceci est dit, seuls ceux qui adhèrent et œuvrent dans le bon sens ont droit à la parole. Toute opposition est évacuée.

    Mais ce n’est pas comme cela que les choses sont présentées ici. Le débat ferait tellement l’unanimité qu’au lieu des « dix neufs contributions [qui] forment ainsi cet ouvrage, [il] aurait put en compter cent ou mille ». Il est évident que la foule se presse à la porte de l’Institut Montaigne pour pouvoir participer à cette publication… d’autant que « leurs contributions réunies sont autant d’approches de la francité contemporaine, étonnante combinaison de mythes constitués, d’attirances irrépressibles et de tendresses critiques ». Quel bel éloge, dès l’avertissement !

    D’autant que ces contributions sont celles de « personnes d’origines, de cultures, de formations, de professions différentes » mais à priori avec une opinion semblable à celle des chefs d’orchestres de ce débat. La diversité oui, mais « ce sujet majeur » a vocation à « offrir les mêmes chances d’être différents » à tous. A force de signaler les différences on pourrait tendre vers leur renforcement, à l’inverse, la mise en exergue de l’altérité renforcerait et valoriserait l’image de celui qui se définit comme un  vrai français 15. Cet avertissement nous laisse donc sur une douce note d’un retour du discours nationaliste mais avec des acteurs bien plus nombreux car celui-ci est désormais légitimé par le gouvernement lui même!

    CS


    1 Conseil supérieur de l’Audiovisuel qui a mis en place toute une série d’avertissement au public.

    2Institut Montaigne (coord.), Qu'est-ce qu'être français?, Hermann, Paris, à paraître le 17 novembre 2009.

    3 Ibid., p7.

    4 Comme il est définit sur son site internet cf. http://www.institutmontaigne.org/site/page.php

    5 Op. cit. , p8

    6 Ibid. , p8

    7 Ibid. , p7

    8 Cf. C.F. Jullien, « Les dernières miettes de l’empire », in Le Nouvel Observateur, lundi 15 décembre 1975, p 36.

    9 Op. Cit. , p7

    10 Dépêche AFP de lundi 9 novembre 2009 « Création de bourses étudiantes récompensant des efforts d’intégration ».

    11 Ibid.

    12Op. cit. , p7.

    13 F. Bloess, J. Etienne, J.-P. Norbeck & J.-P. Roux, Dictionnaire de sociologie, Ed. Hatier, coll. Initial, 1995.

    14 http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/francit%C3%A9#

    15 Sur l’altérité voir les écrits de T. Todorov et notamment Nous et les autres, Paris, 1989.